Le long combat des femmes dans le sport moto

Depuis plus de 120 ans qu’existe le sport moto, les femmes ont patiemment gagné leur place au panthéon des grands pilotes. Mais ce fut long et difficile pour toutes ces championnes de s’imposer dans un monde éminemment masculin.

Longtemps, les femmes ont été considérées comme inaptes à pratiquer toute activité sportive, a fortiori mécanique. Pour le Baron de Coubertin, il était « choquant et inopportun de voir des femmes s’adonner au sport de compétition, la femme restant la compagne de l’homme, la future mère de famille et devant être élevée en fonction de cet avenir immuable. »

Ces théories qui s’appliquaient au sport olympique étaient partagées par nombre de dirigeants au début du 20e siècle et bien longtemps, en France, le sport moto fut interdit aux représentantes du sexe dit faible, la première concession consistant à les admettre dans les épreuves de tourisme au début des années 20.

La vitesse, vitrine du sport

Il faut attendre l’année 1925 pour voir la première apparition d’une femme dans un Grand Prix de Vitesse : Gwenda Stewart, une Britannique établie en France, participe au Grand Prix de l’ACF sur le circuit routier de Montlhéry. Elle ne termine pas la course, pas plus que son mari, officier dans l’armée britannique. Par la suite, Gwenda Stewart deviendra célèbre en battant des records à moto avec son mari avant de passer à la course automobile. Bien plus tard, une autre Britannique, Beryl Swain, paisible mère de famille londonienne, termine 22e au guidon de son 50 Itom lors du Tourist Trophy 1962. L’année suivante, la Fédération Internationale et la Fédération anglaise interdiront purement et simplement aux femmes de participer à cette course jugée, à juste titre, trop dangereuse.

Première grande championne en France mais d’origine anglaise, Miss Stewart pose sur sa Rudge. (Archives FFM)

Les noms de femmes ayant couru en Grands Prix de Vitesse n’encombrent pas les tablettes de la FIM, la première à marquer des points fut Taru Rinne, une Finlandaise, qui se classa 14e en125 lors du GP de France 1988 disputé sur le circuit du Castellet. Au début des années 90, Katja Poensgen, une Allemande, fut la seule femme à s’être mesurée aux pilotes de Grand Prix en 250, non sans difficultés. Elle fut ensuite sacrée championne d’Europe Supermono en 1998. Première Française inscrite au GP de France 2009 en 125 cm3 en raison de ses excellents résultats en Championnat de France Open Superbike, Ornella Ongaro, 18 ans, ne parviendra pas à se qualifier sur le circuit Bugatti.

En side-car, discipline qui, comme chacun sait, se pratique à deux, de nombreuses femmes ont marqué des points en championnat du Monde en tant que passagères, mais jamais guidon en mains. Les décès d’Inge Stoll, passagère de Jacques Drion, en 1958, et de Marie-Laure Lambert, qui secondait son mari Claude, lors du TT en 1961, avaient conforté ceux qui pensaient qu’une femme n’a pas sa place en sports mécaniques. Mais cela n’a pas découragé les passagères, la plus fameuse étant l’Anglaise Dane Rowe, qui après avoir fait ses débuts avec Ron Coxon, devint une figure légendaire du Continental Circus avec son compagnon et pilote Rudi Kurth. En 2016, Kirsi Kainulainen devenait la première passagère championne du monde.

La Finlandaise n’est pas restée seule longtemps dans son olympe : Emmanuelle Clément est la première femme double championne du monde de side-car. Après avoir commencé en championnat de France en 2017, à 20 ans, dans l’attelage du champion en titre Sébastien Delannoy, elle a rejoint le circuit des championnats du monde dès 2019. Au cours de la saison 2021, elle monte dans le panier du champion anglais Todd Ellis : ils remportent ensemble le titre suprême en 2022 et 2023.

Cinq ans après ses débuts en side-car, Emmanuelle Clément est devenue championne du monde ; Todd Ellis est son pilote. (Archives E. Clément).

Connue pour ses engagements au Tourist Trophy, Estelle Leblond est la plus performante des pilotes de side-cars. Elle a remporté à deux reprises le Trophée F2 en championnat de France (2012 et 2016).

Timide percée en France

On relève la présence de deux femmes qui ont participé au Bol d’Or avant-guerre : Mademoiselle Defer en 1938, victime d’un abandon, et mademoiselle Mary en 1939, première femme classée au Bol en 19e place, sous un pseudonyme. Elles avaient dû bénéficier d’une dérogation, car ce n’est qu’en 1953 que la FFM décide, à titre expérimental (la décision définitive est votée en mai 1958), d’autoriser les femmes âgées d’au moins 21 ans à se faire délivrer une licence nationale de vitesse, et, quatre ans plus tard, en 1957, que les dames et demoiselles sont admises à courir en motocross, sous réserve de disposer d’un certificat médical favorable. Les rallyes et le trial, disciplines considérées comme mineures, leur sont accessibles avec la licence nationale de tourisme.

La pionnière à profiter de cette expérimentation est une Lyonnaise nommée Henriette Morel, qui avait disputé Paris-Nice en 1949 sur une 125 Motoconfort. En 1950, elle fait des rallyes sur une 250 FN et participe à la course de côte de Charbonnières. En1952, elle finit deuxième du raid St-Etienne-Paris-St-Etienne avec sa 250 Jawa. C’est cette moto qu’elle enfourche un an plus tard à 6 heures du matin pour se rendre par la route au circuit de Bourg-en-Bresse et se classer sixième. Elle court aussi avec cette moto à la côte de Treffort et participe même à des trials. En 1955, elle obtient encore de bons résultats lorsque tombe à nouveau l’interdiction des courses sur route aux femmes par la FFM. Ses protestations amènent l’annulation de cette décision, et elle obtient à nouveau une licence en juillet 1956. Au guidon d’une 175 Morini elle gagne la course de côte du Mont-Verdun, mais arrête la compétition, lassée des polémiques engendrées par sa présence sur les circuits.

Jeannine Seurat à Montlhéry au milieu des années 60au guidon d’un 50 cm3. (H. Lallemand)

Au même moment, une Parisienne commence à se faire un nom, c’est Claire Blaise qui a disputé ses premières courses de côte en 1955, puis s’est mise au trial, au motocross et à l’endurance. Au début de 1962, France Moto célèbre deux femmes ayant couru à la côte Lapize, dont Claire Blaise. Claire fut la première femme à détenir une licence internationale délivrée par la FFM et a établi le premier palmarès solide pour une femme au niveau national en France. Les années 60 vont être très calmes. Si des femmes participent à des compétitions de tourisme, elles ne font pas parler d’elles. La vitesse est en crise, il n’y a plus beaucoup de pilotes masculins. On note la participation de Jeanine Seurat à quelques courses nationales au guidon d’un 50 cm3.

Le renouveau profite aux femmes

Tout va changer avec le renouveau de 69/70 et les courses d’endurance. Claude Brezzo est l’unique femme engagée au Bol d’Or 1969 sur une 350 Ducati. En 1971, un équipage féminin tient la vedette : « Delphine » et Dominique Borredon, engagées aux 12 heures de Montlhéry sur une Kawasaki par la concession Folie-Méricourt. « Delphine » est un pseudonyme, mais Dominique va aussi participer à la Coupe Kawasaki. On verra les deux femmes au Bol d’Or. Ce premier équipage féminin fait tellement parler qu’il suscite agressivité et jalousies. Mais la voie est ouverte. En 1972 se forme un autre équipage, avec Anne-Marie Lagauche et Gabrielle Toigo, qui vont participer au championnat d’Europe d’endurance en 74 et 75. Victime d’un grave accident aux 24 heures de Barcelone, Anne-Marie restera paralysée. Ces femmes ont aussi couru en rallye et en vitesse. Dominique Borredon a fait la carrière la plus longue des années 70, participant au Tour de France de 75 à 77, puis en 1978 à la première Coupe de France féminine.

Delphine et Dominique Borredon aux 12 Heures de Montlhéry. (Archives FFM)

C’est sous la pression de Nicole Maitrot et de ses amies que la Fédération crée, en 1978, une catégorie Féminine en Coupe Promosport 125. Cette première ne se fait pas sans difficultés. Cette coupe réservée aux femmes, qui souhaitent s’exprimer sur la piste sans avoir à subir l’agressivité des pilotes masculins, est limitée à 125 cm3 par mesure de « sécurité ». Bien que furieuses de cette limitation, les filles s’y inscrivent. Remportée par Patricia Sanchez, la formule disparaitra l’année suivante faute de participantes. Cette même Patricia Sanchez participe en septembre 1978 au Bol d’Argent, une course de 6 heures en prélude au Bol d’Or sur le circuit Paul-Ricard. Mais sous la contrainte et faute de mieux, car l’équipage qu’elle avait formé avec Dominique Borredon a été refusé au Bol d’Or. Ce qui vaudra aux organisateurs un article et des commentaires incendiaires signés Nicolas Hulot, alors journaliste à France Inter.

Patricia Sanchez va ensuite courir avec Anne-Marie Spitz, et s’essayer en vitesse inter en 1979 avec une 125 Morbidelli. Quant à Anne-Marie Spitz, après quelques années en piste, elle va monter avec succès un team en endurance soutenu par la Police Nationale.

Neuf ans plus tard, Véronique Parisot marque les esprits en remportant sur une Fior à moteur Honda la catégorie nationale du championnat de France 500 disputé le 3 mai 1987 à Nogaro, terminant quatrième scratch derrière les meilleurs pilotes français, à commencer par Christian Sarron. Cette Versaillaise de 30 ans n’est pas une débutante. Qualifiée lors du Bol d’Or 1983, elle s’est classée quatrième lors des 24 heures du Mans 1988, et 10e du Championnat du Monde d’endurance 1985. En raccrochant son cuir fin 87, Véronique Parisot n’abandonne pas la course : elle crée en 1988 une formule de promotion réservée aux femmes, la Coupe Motor’Eve, disputée sur des 250 Yamaha, qui deviendra Trophée Féminin de vitesse en 1991. La Coupe Motor Eveest remportée par Patricia Sanchez (devenue Mme Houille) et révèle d’autres talents féminins comme Catherine Druelle ou Monique Laoudi.

Dirigée ensuite par deux participantes, Alexa Dubuc et Catherine Druelle, la formule connait un petit succès durant plusieurs années, avant de disparaître faute de combattantes en 1995, et après que les filles ont été intégrées aux Coupes Promosport France en 250. Pourtant, grâce à ce trophée, des femmes se lanceront dans la compétition et on pourra les découvrir dans différents championnats, au départ de coupes de marques et d’épreuves d’endurance comme les 24h du Mans ou le Bol d’Or.

La Coupe Motor’Eve était une formule de promotion Yamaha réservée aux femmes.

On notera au cours des années 2000, dans les catégories accueillant les motos anciennes, les performances de Sophie Melcion, Nathalie Betelli, victorieuse en Pro Classic ou celles de Sandrine Dufils, seule femme en Europe à rouler au sein de l’International Classic Grand Prix (ICGP). Toujours en motos anciennes, Sandrine Dufils composa en 2003 avec Monique Laoudi le seul équipage féminin engagé au premier Bol d’Or Classic au guidon d’une 350 Yamaha. Peu de filles participent au championnat de France de vitesse en motos anciennes, alias VMA et désormais Classic, aussi il convient de mentionner le nom d’Elodie Rochefort engagée en classe 350 Post-Classic à partir de 2009 et celui de bon nombre de passagères dans les différentes classes side-cars.

Une championne de France des dragsters

Il est impossible d’aborder le domaine du dragster sans évoquer le nom de Dany Dieudonné qui après quelques saisons en vitesse dans les années 70, sema la terreur pendant presque 10 ans au guidon de son terrible Top Fuel bi-moteur Kawasaki de 600 chevaux.

Dany et Fernand Dieudonné ont consacré une grande partie de leur vie au développement du dragster. (Archives FFM)

A son guidon elle a remporté sept fois le titre de champion(ne) de France de dragsters. Après avoir tâté de la vitesse solo, Dany se fera un nom dans cette discipline si particulière que sont les courses d’accélération, bien aidée par son mari Fernand qui préparait ses machines.

Le motocross féminin s’envole

Lancé en 1990 et remporté par Maryline Lacombe, puis relancé en 1993 par les familles de pilotes féminines, le motocross féminin bat rapidement de l’aile avant de renaître en 2001 avec le Trophée Féminin de Motocross. Dans cette discipline, une pilote affiche une réelle supériorité, que ce soit en championnat du monde ou en championnat de France : Livia Lancelot, qui remporte deux fois le championnat du monde (2008 et 2016) et sept fois le championnat de France (2010, 2011, 2012, 2014, 2015, 2016 et 2017.

En sidecar cross, aucune femme n’a tenu le guidon d’un attelage et la seule femme s’étant risquée dans le panier a été Claire Blaise, sportive accomplie et éclectique, passagère de Robert Adnet du milieu des années 50 jusqu’en 1974. Première licenciée inter en motocross, c’est Claire qui construisait les châssis, Robert se chargeant de la mécanique !

Le défi des pétroleuses au Paris-Dakar

Lors du premier rallye Paris-Dakar, sept jeunes femmes sont au départ, le 1er janvier 1979 place du Trocadéro : Marido, Corinne Coppenhague, Pascale Gueurie, Marie Ertaud, Christine Martin, Martine Reignier et Martine De Cortanze. Cette dernière termine première féminine mais surtout 19e au scratch, autos et motos confondues. Ces sept pionnières montreront la voie, et chaque année, les filles s’engageront dans cette aventure : Christine Martin termine 20e l’année suivante, 10e en 1981. Nicole Maitrot, l’instigatrice des Promosport féminines, amène sa Honda XR 250 à une superbe 14e place en 1982. Véronique Anquetil se fait remarquer l’année suivante et depuis, même si leur nombre demeure limité, les femmes sont toujours au départ de cette course qui n’a cessé de devenir plus difficile. Et du Dakar, elles ont essaimé dans toutes les épreuves qui en ont découlé, les rallyes-raids.

L’enduro pour divine Ludivine

Il y eut des femmes dès les débuts de l’enduro en France. Odile Malosse, professeur de dessin à Brioude, berceau de l’enduro, fut la première fille engagée dans le championnat de France. Trialiste de formation, elle possédait la particularité de rouler en permanence debout sur les repose-pieds de sa 125 Yamaha. En2001, le Team Tout Terrain Beaujolais, crée le premier enduro réservé aux femmes. Cette initiative sera suivie en 2002 par la mise en place de la Coupe des Couples (équipes composées d’une fille et d’un gars) créée par le Club Motocycle Chablis Moto Verte. Après six éditions, l’Endurose, une série réservée aux femmes, s’est finalement arrêté en 2007, la principale raison (et l’éternel problème) étant la difficulté de maintenir la motivation des bénévoles. Mais les femmes ont continué à s’investir dans l’enduro : 20 ans après les ISDE (International Six Days Enduro) organisés à Mende, une équipe de France féminine remporte le Trophée Mondial tant convoité : Alice Geneste, Audrey Rossat et Ludivine Puy. Elles récidiveront chaque année jusqu’en 2012, dominant les autres nations avec autorité. Stéphanie Bouisson, Blandine Dufresne et Juliette Berrez feront partie des lauréates.

En 2011, en Finlande, Juliette Berrez, Blandine Dufresne et l’incontournable Ludivine Puy offrent à l’Equipe de France une troisième victoire consécutive aux ISDE féminins. (Archives FFM)

Grand événement pour l’enduro français, Ludivine Puy sera la première femme titrée en national, devant les hommes. Cet événement aura lieu en 2008, « Lulu » enlevant le titre National 3. Après avoir dominé une catégorie féminine riche parfois d’une petite douzaine de participantes, Ludivine avait décidé de s’aligner face aux meilleurs avec succès.

Un succès français au mondial de trial

De jeunes femmes se sont essayées très tôt au trial. Après Claire Blaise, il convient de citer la jeune Alsacienne Christiane Kibler, qui fut la première à obtenir des résultats probants au début des années 70. D’autres ont suivi ces exemples, ce qui a entraîné dans les années 80 la création d’un Trophée de France et un championnat réservés aux filles. Claire Bertrand, pilote franc-comtoise, a dominé ce championnat de la fin des années 90 à 2007, avant de passer le relais en 2008 à Sandrine Juffet.

Les trialistes françaises ont remporté en 2004 le trial des Nations, en Espagne de surcroit ! (Archives FFM)

A l’instar de l’enduro, le trial possède son épreuve internationale réservée aux femmes : le Trial des Nations Féminin, outrageusement dominé par l’Espagne. Les Françaises se sont pourtant imposées au Trial des Nations à Cordoba (Espagne) en 2004 avec une équipe composée de Claire Bertrand, Marilyne Journet et Marlène Satge.

Toujours là dans les rallyes routiers

Si dans l’entre-deux guerres des femmes ont participé à des rallyes, leurs résultats ou exploits ne sont pas passés à la postérité. Les femmes ont commencé à montrer en nombre le bout de leur nez en rallyes dès 1973, année d’organisation du premier Tour de France Motocycliste. Anne-Marie Lagauche, Dominique Borredon, Marie-Claude Normand (Laredo), Nicole Maitrot, Hélène Nadim, Yvette Giner, Gabrielle Toïgo et beaucoup d’autres se sont illustrées en solo ou même en duo, comme Sonia Troussard, championne de France sidecar en association avec Bernard Marlin, ou Marie-Laure Ferrieu, passagère d’Hervé Laur en 2012 et Alexandra Garcia, passagère d’Alain Amblard en 2017.Discipline demandant endurance, sens du pilotage et intelligence en course, les rallyes routiers semblent convenir à ces dames, à en juger par la superbe septième place scratch obtenue en 2011 par Barbara Collet au Dark Dog Tour, ou par les performances de Sonia Barbot : trois fois championne de France féminines, elle a également sacrée championnat de France 2015 en catégorie Top Sport, devant les hommes.

Plusiers fois championne de France des rallyes, Sonia Barbot a même dominé les hommes en catégorie Top Sport. (Archives S.Barbot)

Grâce aux pionnières des premières années, les femmes tiennent désormais leur place dans le sport moto. Certaines formules internationales sont réservées aux femmes qui possèdent un championnat du monde de motocross, de trial et d’enduro (y compris par équipes pour l’enduro). En 2011, les femmes sont accueillies dans tous les championnats et trophées sportifs français, la seule condition étant de se qualifier face à des hommes pas toujours enclins à laisser la place. On ne sait pas si la femme est l’avenir de l’homme, mais en tout cas, elle participe de manière active à l’histoire du sport moto ! •

Extrait mis à jour du livre FFM 1913-2013 – 100 ans d’histoire et de passion du sport motocycliste.